Introduction
L’architecture écologique séduit de plus en plus de professionnels et de particuliers désireux de bâtir autrement. Dans cet épisode du podcast Bioentrepreneur.com, Thomas reçoit Valentine Médan, architecte et fondatrice de Papaya Architecture, pour explorer les principes de la construction durable, les matériaux biosourcés et géosourcés, les nouveaux métiers de la transition écologique, et les défis d’une filière encore en structuration. Un échange inspirant pour repenser notre manière de construire, d’habiter et d’entreprendre.
Thomas B. :
Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans un nouvel épisode du podcast Bioentrepreneur.com.
Ici, on parle de transition écologique dans le monde professionnel, et plus particulièrement dans celui de l’entrepreneuriat.
Aujourd’hui, on accueille Valentine Médan, fondatrice de Papaya Architecture. Bonjour Valentine !
Valentine M. :
Bonjour Thomas !
Thomas B. :
On va parler d’un vaste sujet : l’architecture écologique. Et aussi, de ta propre transition professionnelle vers une pratique plus durable.
On évoquera la construction, la rénovation, les matériaux biosourcés et géosourcés, mais aussi la question du coût et la place de l’écologie dans le métier d’architecte.
Enfin, on terminera sur les métiers d’avenir liés à cette approche.
Ravi de t’avoir avec nous !
Valentine M. :
Moi aussi, ravie d’être là.
Se lancer dans l’architecture écologique
Thomas B. :
Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?
Valentine M. :
Oui, bien sûr. Je suis Valentine Médan, architecte.
J’ai travaillé plusieurs années dans différentes agences d’architecture « classiques ».
Mais petit à petit, je me suis rendu compte que je ne trouvais pas de structures alignées avec mes valeurs écologiques.
Je suis basée au nord de Pau, et dans ma région, il n’y avait pas vraiment d’agences tournées vers une approche durable.
Alors j’ai fini par créer ma propre agence : Papaya Architecture, avec pour ambition de faire de l’architecture écologique et de la réhabilitation respectueuse du bâti ancien.
Pour moi, préserver et réhabiliter les bâtiments existants, c’est aussi une démarche écologique.
Une transition réussie vers une pratique d’architecture durable et responsable
Thomas B. :
On peut dire que tu as pleinement réussi ta transition professionnelle, du coup.
Valentine M. :
Oui, totalement.
C’est un vrai plaisir aujourd’hui de travailler dans un cadre qui correspond à mes convictions, et d’accompagner des porteurs de projets qui partagent ces mêmes valeurs.
Même dans mes anciens postes, j’essayais déjà d’introduire une touche écologique.
Mais souvent, les agences étaient axées sur la rentabilité avant tout.
Pourtant, écologique ne veut pas forcément dire plus cher.
C’est surtout une autre manière de penser le projet, de prioriser autrement.
Comme tu le disais, c’est une question de curseur et d’échelle.
Qu’est-ce que l’architecture écologique ?
Thomas B. :
Très bien. Alors, vaste question : qu’est-ce qu’on entend exactement par « architecture écologique » ?
Valentine M. :
C’est une notion large, qui commence par une première question : faut-il construire ou rénover ?
Parce que, dans les faits, le plus écologique, c’est souvent de réutiliser l’existant.
En France, on a un énorme parc de logements vacants ou énergivores.
Rénover, c’est éviter de nouvelles constructions et réduire d’environ 40 % les déchets et les émissions de gaz à effet de serre.
Quand on parle de rénovation complète, on parle d’isolation thermique, de remplacement des menuiseries, de nouveaux systèmes de chauffage, et de repenser les espaces pour consommer moins.
Et quand on doit construire, alors là, on fait des choix responsables : matériaux locaux, réemploi, circuits courts, artisans du territoire.
L’importance du réseau local dans la construction durable
Thomas B. :
Donc, il y a toute une chaîne d’acteurs derrière chaque projet ?
Valentine M. :
Exactement.
L’architecte n’est qu’une partie du processus.
Autour, il y a les artisans, les fournisseurs, les ingénieurs, les collectivités parfois.
Et c’est à nous de créer le lien entre tous ces acteurs, pour que le projet reste cohérent, local et durable.
Personnellement, je privilégie toujours les entreprises de proximité.
Même quand on travaille sur des marchés publics, j’essaie de diffuser les appels d’offres aux artisans du coin.
Ça permet de faire vivre l’économie locale, et surtout, de travailler avec des gens qu’on connaît et en qui on a confiance.
Et une bonne entente entre les intervenants, c’est souvent la clé d’un chantier réussi.
Rénovation écologique : donner une nouvelle vie à l’ancien
Thomas B. :
Tu interviens donc à la fois sur la construction et la rénovation ?
Valentine M. :
Oui, les deux.
Mais la rénovation a quelque chose de particulier : on redonne vie à ce qui existe déjà.
Ce n’est pas une feuille blanche, c’est un dialogue avec le passé.
On apprend des techniques anciennes, on valorise le savoir-faire traditionnel.
Et c’est souvent en discutant avec les artisans qu’on trouve les meilleures solutions.
J’aime les impliquer dès le permis de construire, avant même que tout soit figé, pour que leur expérience enrichisse la conception.
Les matériaux biosourcés et géosourcés
Thomas B. :
Tu m’as parlé, en préparant l’interview, de matériaux biosourcés et géosourcés. Peux-tu nous en dire plus ?
Valentine M. :
Oui, bien sûr.
Les matériaux biosourcés, ce sont ceux issus de la biomasse : donc des végétaux ou des animaux.
On parle par exemple de paille, chanvre, bois, laine de mouton, liège, ou encore de ouate de cellulose faite à partir de papier recyclé.
Les matériaux géosourcés, eux, viennent de la terre : enduits en terre crue, pierre, granulats, et même la chaux — bien qu’elle ait un impact énergétique non négligeable puisqu’elle nécessite d’être chauffée à 1000 °C.
C’est pour ça que je réserve plutôt la chaux à l’extérieur, et que je privilégie la terre crue à l’intérieur.
Terre, chanvre et circuit court : des ressources locales pour construire durablement
Thomas B. :
Donc, si on a le choix entre un enduit chaux-chanvre et un enduit terre-chanvre, le second est plus écologique ?
Valentine M. :
Oui, tout à fait.
D’abord parce que c’est moins énergivore, et ensuite parce qu’on peut souvent réutiliser la terre d’excavation du chantier.
Encore faut-il la tester, bien sûr, pour voir si elle est adaptée.
C’est là que la collaboration avec le maçon est précieuse : il sait analyser la terre, ajuster les dosages, ajouter de l’argile ou du sable si nécessaire.
Et il existe même des entreprises comme Nobatech, à Anglet, qui travaillent sur des projets de valorisation des terres locales.
Ils ont lancé le programme Next Air, qui vise à rendre ces matériaux plus accessibles et plus rapides à utiliser pour les artisans.
Parce que souvent, le problème vient du temps de préparation des terres, pas de leur qualité.
Les bénéfices environnementaux et sanitaires des matériaux naturels
Valentine M. :
Et puis, l’enduit en terre a des vertus naturelles : il assainit l’air intérieur, limite les moisissures, régule l’humidité.
Et à la fin de sa vie, il est 100 % biodégradable.
La terre et le chanvre retournent simplement à la terre.
Alors que la chaux, elle, laisse des débris non réutilisables qui nécessitent d’être concassés.
Thomas B. :
Donc, la chaux n’est pas considérée comme biodégradable ?
Valentine M. :
Non. Une fois que la chaux a fait sa prise, on ne peut plus la réutiliser. Si on veut l’enlever, il faut casser.
En revanche, on peut l’entretenir. Et pour les façades extérieures, la chaux reste tout à fait recommandée.
Mais il existe aussi des exemples de terre crue en extérieur, à condition de bien concevoir le bâtiment.
Par exemple, un ami ici, près de Pau, a fait un enduit en terre crue sur sa façade, mais il a prévu de grands avant-toits pour protéger la paroi de la pluie.
Parce qu’ici, l’humidité, c’est le principal défi.
Et puis, il faut surtout surélever le bas des murs pour éviter les remontées capillaires et les éclaboussures quand il pleut. C’est souvent ça qui abîme les enduits naturels.
Les matériaux biosourcés : entre innovation et réglementation
Thomas B. :
D’accord, il faut donc penser tout ça dès la conception.
Est-ce qu’il y a d’autres choses à dire sur les matériaux bio ou géosourcés ?
On n’a pas encore parlé du liège… Et j’ai entendu parler de matériaux à base de champignons, c’est encore en recherche ou déjà commercialisé ?
Liège, paille, chanvre : des alternatives performantes
Valentine M. :
Le liège, oui, on l’utilise déjà. C’est un super isolant, mais il reste cher, et son impact carbone n’est pas aussi bon que celui de matériaux issus directement des champs, comme la paille ou le chanvre.
Le problème aujourd’hui, c’est aussi la réglementation environnementale RE2020.
Elle impose des fiches FDES et FDS, qui mesurent l’impact environnemental et sanitaire des matériaux.
Les gros industriels ont les moyens de produire ces fiches en masse, donc leurs produits sont bien référencés.
Mais pour les biosourcés, il y a beaucoup moins de données.
Résultat : ils sont moins bien notés, alors qu’en réalité, ils sont souvent bien meilleurs pour la planète.
Thomas B. :
Donc la notation est biaisée par le manque de ressources disponibles ?
Des fiches techniques inéquitables pour les matériaux naturels
Valentine M. :
Exactement.
Et même au sein des matériaux naturels, tout dépend des hypothèses retenues.
Par exemple, pour la paille, il existe deux fiches : une pour la paille conventionnelle et une pour la paille bio.
Et figure-toi que la paille bio obtient un score environnemental plus mauvais, parce qu’elle demande plus de passages de tracteurs — donc plus de carburant.
C’est absurde, mais c’est une question de curseur et de référentiel.
Tout dépend de ce qu’on choisit de mesurer.
Thomas B. :
Oui, comparer deux pailles peut être subtil… mais si on compare une paille à un mur en béton ou en briques, là, la différence saute aux yeux.
Valentine M. :
C’est sûr.
Mais les industriels savent toujours tirer leur épingle du jeu.
Aujourd’hui, ils compensent leurs bilans carbone en ajoutant, par exemple, des panneaux solaires ou des pompes à chaleur.
Sauf que ces technologies demandent elles-mêmes des ressources rares et énergivores.
Et elles ne sont pas sans risque : un ami a vu sa grange partir en feu à cause d’une installation solaire défectueuse.
Donc, attention à ne pas confondre technologie verte et écologie réelle.
Un meilleur confort de vie grâce aux matériaux naturels
Thomas B. :
Un point qu’on n’a pas encore abordé, c’est le confort.
Les matériaux biosourcés offrent souvent un meilleur confort thermique et hygrométrique que les matériaux classiques, non ?
Valentine M. :
Oui, complètement.
Les gens qui vivent dans une maison en paille, en chanvre, ou rénovée avec des matériaux naturels le ressentent immédiatement.
L’air intérieur est plus sain, les températures plus stables.
En été comme en hiver, le confort est incomparable.
Contrairement à la laine de verre ou la laine de roche, les matériaux biosourcés sont respirants et offrent un déphasage thermique beaucoup plus long.
Thomas B. :
C’est-à-dire qu’ils sont souvent plus épais ?
Valentine M. :
Oui, ils nécessitent un peu plus d’épaisseur pour atteindre les performances thermiques exigées par les normes.
Mais c’est trompeur : même si leur résistance thermique (R) est plus faible sur le papier, ils ont un déphasage de 10 à 12 heures, contre moins d’une heure pour la laine de verre.
Ça veut dire qu’en été, la chaleur met 12 heures à traverser le mur — donc on garde la fraîcheur toute la journée.
Et en hiver, une fois le bâtiment chauffé, la température se maintient plus longtemps.
C’est ce qu’on appelle l’inertie thermique, une vraie force des bâtiments anciens et des matériaux naturels.
Régulation naturelle de la température et de l’humidité
Thomas B. :
Je sais que le chanvre, par exemple, a des propriétés étonnantes : il régule la température et l’humidité.
Quand il fait chaud, il garde le frais ; quand il fait froid, il garde la chaleur.
Et en plus, il absorbe et restitue l’humidité ambiante selon les besoins.
Est-ce que c’est aussi vrai pour les autres matériaux bio et géosourcés ?
Valentine M. :
Oui, surtout pour les biosourcés.
Le végétal a cette capacité naturelle d’absorber et de relâcher l’humidité : on parle de capillarité.
C’est une autorégulation du mur, et c’est pour ça que ces matériaux sont si compatibles avec le bâti ancien, qui respire lui aussi.
Parmi les isolants « industriels », la fibre de bois reste la plus tolérante, justement grâce à cette capillarité.
Mais rien ne remplace un bon enduit ou isolant naturel, en paille, en chanvre ou en terre.
Un confort intérieur plus sain et plus durable
Thomas B. :
Et ça se ressent clairement sur le confort intérieur, comparé aux murs en plâtre, en ciment ou en béton.
Valentine M. :
Oui, sans hésitation.
Les matériaux classiques, comme le ciment ou le plâtre, enferment l’humidité.
Résultat : condensation, moisissures, air humide et malsain.
Les matériaux biosourcés, eux, respirent et régulent naturellement l’air intérieur.
C’est meilleur pour le confort, mais aussi pour la santé des occupants.
Les nouveaux équipements écologiques dans la maison durable
Thomas B. :
Super intéressant.
On a parlé conception, matériaux, rénovation.
Voyons maintenant les nouveaux équipements écologiques qui apparaissent dans les projets récents.
Tu me disais que certaines innovations sont de plus en plus acceptées, même dans le grand public ?
Les toilettes sèches, une alternative écologique et hygiénique
Valentine M. :
Oui, tout à fait.
Par exemple, les toilettes sèches.
Elles deviennent plus courantes, même dans certains bâtiments publics.
L’image du vieux cabanon au fond du jardin, c’est fini !
Les systèmes modernes sont hygiéniques, inodores, et surtout, ils permettent d’économiser énormément d’eau.
On oublie souvent qu’en France, on tire la chasse avec de l’eau potable, ce qui est une aberration écologique.
Valentine M. :
J’ai même une anecdote : mon oncle voulait utiliser l’eau de pluie pour alimenter ses WC et sa machine à laver.
Mais administrativement, c’est interdit s’il est relié au réseau public.
Il a donc bricolé un système “officieux”, mais ça montre à quel point la réglementation a du retard sur les usages écologiques.
Thomas B. :
Et donc, les toilettes sèches s’inscrivent dans une logique de réduction des eaux usées ?
Valentine M. :
Exactement.
Il existe maintenant des modèles avec séparation des urines et des matières.
Les urines, très riches en azote, peuvent être recyclées en engrais agricoles, et les matières solides sont compostées.
Certains foyers n’ont jamais vidé leur cuve depuis dix ans, grâce à un bon système de ventilation.
Certains modèles fonctionnent avec une VMC dédiée, mais ça consomme un peu d’électricité, donc c’est un choix à faire.
Recycler naturellement les eaux usées : phytoépuration et pédoépuration
Valentine M. :
Et pour les eaux grises — donc les eaux de douche, de cuisine ou de lessive — on peut mettre en place des systèmes de traitement naturels comme la phytoépuration ou la pédoépuration.
Thomas B. :
La phytoépuration, je vois : des bassins avec des plantes filtrantes.
Mais la pédoépuration, c’est quoi exactement ?
Valentine M. :
C’est un système développé par l’éco-centre Pierre & Terre à Riscle, dans le Gers.
Il repose sur des filtres à broyat de bois enterrés à une cinquantaine de centimètres de profondeur.
Les eaux grises s’y infiltrent naturellement et sont filtrées par le bois.
Il suffit de changer la ligne de filtration régulièrement — certains le font manuellement une fois par semaine.
C’est simple, efficace et zéro énergie.
La seule condition, c’est d’utiliser des produits ménagers naturels, sans javel ni chimie lourde, pour ne pas polluer le sol.
Thomas B. :
C’est fascinant. Une solution low-tech, locale et circulaire, dans l’esprit même de l’architecture écologique.
Valentine M. :
Oui, exactement. C’est une autre manière de penser le confort, en cohérence avec son environnement.
Thomas B. :
Ok. Est-ce qu’il y a d’autres nouveaux équipements écologiques qu’on voit apparaître dans les habitations ?
Valentine M. :
Oui, bien sûr. On voit de plus en plus de dispositifs liés à la récupération d’eau. Par exemple, beaucoup de gens installent maintenant de petits réservoirs pour arroser leur jardin, reliés directement à la gouttière. Mais certains vont encore plus loin : dans certains habitats écologiques, l’eau de pluie est stockée dans des cuves enterrées, souvent de 3 000 litres, parfois même deux ou trois. L’eau y décante, puis elle est filtrée pour être utilisée au quotidien. Avec un traitement au charbon actif, elle peut même devenir potable pour certains usages.
Chauffer sa maison naturellement : murs thermiques, chauffe-eau solaires et Earthships
Thomas B. :
Oui, et on voit aussi apparaître pas mal de chauffe-eau solaires, non ? Ces systèmes avec une vitre, des plaques sombres derrière et un circuit d’eau qui se réchauffe naturellement. Il y a aussi des murs thermiques exposés au soleil, qui accumulent la chaleur pour la restituer dans la maison plus tard dans la journée ou dans la saison. Tu peux nous en dire un mot ?
Les chauffe-eau solaires : une solution ancienne mais efficace
Valentine M. :
Oui, ce sont des systèmes qui existent depuis assez longtemps. En France, on les voit peu, mais dans les pays chauds, c’est presque la norme. Le chauffe-eau solaire, par exemple, est encore assez coûteux ici : une amie a payé autour de 10 000 euros pour son installation. Mais dans des pays comme l’Espagne, le Maroc ou le Mexique, c’est très courant. Là-bas, les ballons sont installés directement à l’extérieur, au-dessus des panneaux, car il ne gèle pas. En France, on doit les isoler et les intégrer à l’intérieur.
Ce que tu appelles un mur thermique, c’est ce qu’on nomme le mur Trombe. C’est un mur très massif, souvent en terre crue ou en pisé, avec un vitrage devant et une petite lame d’air. En hiver, il capte la chaleur du soleil et la diffuse lentement dans la maison. En été, on ventile la lame d’air pour éviter la surchauffe. C’est l’un des grands principes de l’architecture bioclimatique : profiter au maximum du rayonnement naturel, tout en protégeant les zones d’habitation du chaud ou du froid excessif.
Thomas B. :
C’est un peu le principe des Earthships, non ?
Les Earthships : quand la maison devient un écosystème autonome
Valentine M. :
Oui, tout à fait. Les Earthships, c’est l’écologie poussée à l’extrême ! Ces maisons sont souvent semi-enterrées, construites à partir de pneus remplis de terre pour les fondations, puis recouvertes de matériaux naturels ou de récupération. La façade sud est une grande serre vitrée, qui sert à chauffer et à réguler la température intérieure. Il y en a un en Dordogne, c’est l’un des premiers construits en France.
Thomas B. :
Et ces maisons n’ont pas besoin de chauffage, c’est bien ça ?
Valentine M. :
En principe, non. Peut-être juste un petit poêle pour les jours les plus froids, mais la serre apporte la majeure partie de la chaleur. En revanche, elles demandent une vraie présence humaine : il faut les aérer, les entretenir, les faire vivre. Ceux qui en ont témoignent qu’ils ne peuvent pas laisser la maison fermée trop longtemps, sinon elle prend l’humidité ou surchauffe. Et ils ont volontairement refusé les systèmes automatisés, pour rester dans une logique simple, artisanale. Du coup, quand ils partent, ils la louent. Et forcément, ces logements atypiques attirent toujours du monde !
Trouver son curseur écologique
Thomas B. :
Oui, c’est clair, c’est fascinant comme approche. Alors justement, tu parlais en préparant l’interview d’une notion de curseur écologique : jusqu’à quel point on peut être éco-responsable dans la construction. Tu peux expliquer ?
Valentine M. :
Oui, parce qu’en réalité, il n’existe pas d’architecture 100 % écologique. On peut seulement tendre vers le mieux. Tout dépend des moyens, du mode de vie, du contexte local, des matériaux disponibles… et de ce qu’on accepte comme compromis. Il faut trouver son propre équilibre, son « curseur ».
Thomas B. :
Oui, je me souviens, quand j’ai fait ma formation pro-paille, j’ai eu cette désillusion : même dans les chantiers les plus vertueux, on finit toujours par utiliser un peu de scotch, des fixations métalliques, des produits industriels. Mais c’est déjà un énorme pas en avant comparé au béton et à la laine de verre.
Et puis, tout dépend de la cohérence locale. Si tu veux construire en paille dans une région où il n’y a pas de culture de paille et qu’il faut en faire venir à 800 km, l’impact écologique n’a plus vraiment de sens. Donc le bon sens, c’est d’utiliser les savoir-faire et les ressources locales.
Valentine M. :
Exactement. Et puis, on ne peut pas tout faire d’un coup. Il faut avancer à son rythme, selon ses priorités, ses moyens.
Le coût de la construction et de la rénovation écologique
Thomas B. :
Et justement, ça nous amène à la question du budget, du prix de la construction ou de la rénovation écologique. Beaucoup de gens pensent que c’est beaucoup plus cher. Qu’en est-il vraiment ?
Démystifier le prix de l’architecture écologique
Valentine M. :
C’est une idée reçue. Oui, certaines techniques coûtent plus cher si on fait tout faire par des professionnels, parce que ce sont des savoir-faire spécifiques et plus longs à mettre en œuvre. Mais il y a une grande part d’autoconstruction possible. Beaucoup de gens choisissent de faire réaliser la structure principale par des pros, puis de gérer eux-mêmes les finitions, les enduits de terre, la pose de paille, etc. C’est du temps, mais ça permet de rentrer dans le budget.
L’autoconstruction et les chantiers participatifs
Valentine M. :
Et puis il y a aujourd’hui des chantiers participatifs : des artisans viennent encadrer des groupes sur quelques jours. C’est formateur, économique, et ça crée du lien entre les gens.
Thomas B. :
Oui, et au passage, ça tisse un vrai réseau. J’ai remarqué que beaucoup d’autoconstructeurs commencent par aller aider sur d’autres chantiers avant de faire le leur.
Valentine M. :
Oui, c’est très courant. Et il existe aussi des coopératives d’artisans, comme Habitat Éco Action, qui accompagnent justement les particuliers dans l’autoconstruction.
Thomas B. :
C’est génial, parce qu’en plus du coût, il y a la question du bien-être. Quand on vit dans une maison écologique, on parle d’un air plus sain, d’un meilleur confort, et à long terme, d’économies d’énergie.
Un investissement rentable sur le long terme
Valentine M. :
Exactement. Même si le coût initial est un peu plus élevé, on le récupère largement ensuite, entre les économies d’énergie, la durabilité des matériaux, et la santé des occupants.
Thomas B. :
Et souvent, un simple poêle central suffit à chauffer toute la maison, là où les maisons modernes ont besoin de systèmes ultra complexes, chauffages au sol, climatisations, ventilations mécaniques, etc.
Valentine M. :
Oui, c’est fou. Ces systèmes sont chers, fragiles, et consomment beaucoup. Alors qu’un bon poêle à bois bien placé suffit souvent.
Thomas B. :
Et dans les villes, avec toutes ces installations extérieures, on renvoie encore plus de chaleur… ce qui alimente le réchauffement urbain. Un vrai cercle vicieux.
La fausse écologie : quand le “vert” devient marketing
Valentine M. :
Oui, c’est un peu l’anti-écologie déguisée en écologie, tout ça. Il y a beaucoup de communication autour de fausses solutions vertes. En réalité, la légère différence de prix qu’on pourrait payer au départ dans une construction écologique, on la récupère largement sur la durée — à la fois sur les factures de chauffage et sur la santé.
C’est un peu comme manger sain versus manger industriel : le tout transformé paraît moins cher sur le moment, mais à long terme, on le paie autrement — en médicaments, en soins, en fatigue…
Parallèle entre alimentation saine et habitat écologique
Thomas B. :
Oui, tout à fait. C’est pareil dans l’alimentation. Aujourd’hui, on prend des compléments alimentaires parce que nos légumes ont perdu beaucoup de nutriments. Nous, à la maison, on évite les produits industriels. On a un potager, et franchement, la différence est flagrante. Les légumes du jardin n’ont rien à voir avec ceux du supermarché. Même en essayant de manger sain, tout dépend d’où viennent les produits, comment ils ont été cultivés, s’ils sont frais ou non.
Valentine M. :
Exactement. Et c’est pareil dans la construction : la qualité des matériaux, leur provenance, tout change le résultat.
Les métiers de l’architecture écologique et les perspectives d’avenir
Thomas B. :
Alors, puisqu’on parle de construction, parlons un peu des métiers autour de l’architecture écologique. Quels sont les principaux acteurs dans cette filière ?
Les acteurs clés de la filière de la construction écologique
Valentine M. :
Il y en a beaucoup. D’abord les maçons spécialisés dans la terre crue, les charpentiers, bien sûr, pour tout ce qui est en bois. L’idée, c’est d’utiliser du bois français autant que possible. Ensuite, il y a toute la filière des isolants biosourcés : paille, chanvre, fibre de bois, liège… Mais selon les régions, certaines matières sont plus accessibles que d’autres.
Par exemple, en Nouvelle-Aquitaine, Pyrénées Chanvre commence à structurer la filière, mais c’est encore difficile face à l’agriculture dominante du maïs. Il faut que toute la chaîne suive : producteurs, transformateurs, artisans, distributeurs… Sinon, même les meilleures idées échouent faute de réseau solide.
Une filière complète, du champ au chantier
Thomas B. :
Donc en fait, c’est toute une filière complète — de l’agriculture jusqu’aux artisans du bâtiment, en passant par les architectes et les maîtres d’œuvre.
Les collectivités, moteur de l’architecture écologique
Valentine M. :
Exactement. Et il ne faut pas oublier les maîtres d’ouvrage publics. Les collectivités, les mairies, les écoles jouent un rôle clé parce qu’elles peuvent donner l’exemple. On commence à voir de plus en plus de bâtiments publics à énergie positive, réalisés avec des matériaux durables.
Thomas B. :
Oui, et ça ouvre aussi la voie à plein d’opportunités pour les entrepreneurs comme pour les salariés : artisans, ingénieurs, formateurs, et même les agents publics qui pilotent ces projets.
Justement, en parlant d’avenir : comment tu vois les perspectives du secteur ? Est-ce que ça va continuer à se développer ?
Formation et normalisation : les défis du secteur
Valentine M. :
Oui, clairement. Depuis quelques années, ça bouge beaucoup. Il y a une vraie dynamique, surtout chez les jeunes générations. Mais ce qui manque encore, c’est de la structure et de la formation. On a besoin de plus d’informations, de cadres, de règles professionnelles claires.
Par exemple, les formations sur le chanvre ou la paille sont encore récentes. Et pour qu’un matériau soit reconnu par les assurances ou les marchés publics, il faut qu’il existe des normes officielles. Tout ça prend du temps et beaucoup d’énergie, souvent portée par des bénévoles passionnés.
Thomas B. :
Oui, donc il y a encore du travail à faire pour que ce soit mieux encadré, mais la direction est bonne.
Politiques publiques et financement : un frein à lever
Valentine M. :
Exactement. Et il faut aussi que l’État joue son rôle. Par exemple, au lancement de “Ma Prime Rénov’”, seules les isolations en laine de verre ou en polystyrène étaient subventionnées ! Il a fallu batailler pour que les bétons de chanvre ou les enduits correcteurs thermiques soient enfin admis. Ce sont pourtant des matériaux bien plus sains, avec un confort d’été nettement meilleur.
Thomas B. :
Oui, c’est vrai. On espère que les politiques publiques vont suivre cette logique. Parce que pour l’instant, les constructeurs traditionnels sont encore trop favorisés.
Valentine M. :
Exactement. Et les banques aussi ont encore du mal à financer des projets portés par des architectes indépendants. Elles préfèrent les constructeurs industriels, qui offrent des modèles “clé en main”. C’est dommage, parce que ça freine l’innovation et la personnalisation écologique des projets.
Thomas B. :
Espérons que ça se fluidifie dans les prochaines années, parce qu’on sent bien qu’il y a une vraie demande. Les surfaces de culture de chanvre, par exemple, vont doubler dans les trois ans. Les filières se structurent, les normes évoluent, et les mentalités changent.
Alors pour conclure, Valentine : qu’aimerais-tu dire à ceux qui nous écoutent, qui aimeraient eux aussi amorcer leur transition professionnelle écologique ?
Se former, s’entourer et oser changer : la clé d’une transition réussie
Valentine M. :
Je leur dirais de ne pas avoir peur et de foncer. S’entourer de personnes qui partagent les mêmes valeurs, c’est essentiel. C’est ce qui m’a aidée, dès mes études. Mon projet de fin d’études, je l’ai fait avec Emmaüs à Toulouse, et ça a été une expérience fondatrice.
C’est souvent par des rencontres, des formations, ou même le bouche-à-oreille qu’on découvre des opportunités incroyables. Moi, par exemple, c’est une rencontre par hasard qui m’a menée à la formation Pro-Paille, et ça a changé ma trajectoire.
Et surtout, il faut oser changer. Beaucoup de gens que j’ai rencontrés étaient ingénieurs ou architectes avant de devenir maçons ou charpentiers en terre crue. Ils ont retrouvé du sens, de la liberté, et surtout, ils sont heureux.
Thomas B. :
Oui, c’est exactement ça : retrouver du sens, de l’énergie, et s’entourer des bonnes personnes. Merci beaucoup, Valentine, pour cet échange passionnant.
Et à vous qui nous écoutez, n’hésitez pas à vous abonner à la chaîne, à partager cet épisode autour de vous. On a besoin de toutes les bonnes volontés pour construire un avenir plus durable. Merci à tous, et à très bientôt sur bioentrepreneur.com.
Valentine M. :
Merci à toi, Thomas. À très bientôt !



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